29

Le lendemain matin de ce dernier jour du Ramadan, nous le passâmes à nous prélasser au domicile de la veuve. J’ai peut-être omis de le préciser, mais dans les contrées musulmanes le début de journée n’est pas situé à l’aube, comme on pourrait s’y attendre, ni à minuit, comme dans nos pays civilisés, mais au coucher du soleil. De toute façon, comme l’avait fait remarquer mon père, point n’était besoin de nous rendre au bazar de Kachan tant qu’il ne serait pas pleinement réapprovisionné en biens et marchandises à vendre. Nous n’avions donc rien d’autre à faire que nourrir les chameaux, leur donner à boire et nettoyer l’étable de leurs déjections. Ce fut bien sûr Narine qui s’en chargea et qui, à la demande de la maîtresse de maison, étendit leurs matières fécales sur l’herbe du jardin. Une fois encore, mon oncle, mon père et moi nous trouvions ainsi libres d’aller vagabonder de par les rues, et nul doute que Narine, entre deux travaux, saisirait lui aussi l’opportunité de se donner le plaisir d’une de ses obscènes rencontres.

Alors que je me promenais vers la fin de l’après-midi, je me trouvai, à l’intersection de deux rues, arrêté par un attroupement de badauds stationnés là. La plupart étaient jeunes, les hommes aussi beaux que d’habitude, les femmes un peu plus ordinaires. Je pensai dans un premier temps qu’ils étaient occupés au passe-temps le plus courant en Orient, qui consiste à rester debout et à regarder (en se grattant l’entrejambe, pour les hommes), mais une voix lancinante montait du centre du groupe, et je fis halte pour m’y joindre, avant de me frayer un chemin jusqu’au foyer de leur attention.

Un vieil homme, assis jambes croisées sur le sol, distrayait les gens d’un récit : c’était un sha’ir, un poète. De temps à autre, apparemment lorsqu’il prononçait une phrase particulièrement poétique ou bien venue, l’un des auditeurs jetait une pièce dans la sébile ouverte posée par terre à côté du vieillard. Le peu de farsi que je maîtrisais ne me permettait pas d’apprécier les subtilités de la langue, mais me suffisait pour saisir l’essentiel de l’histoire. Comme elle était intéressante, je la suivis. Le sha’ir expliquait d’où venaient les rêves.

Au Commencement, dit-il, parmi toutes les sortes d’esprits qui existaient alors – djinn, afarit, péri et tutti quanti –, il y en avait un appelé Sommeil. Il avait pour rôle – comme c’est encore le cas de nos jours – de veiller à ce que chacun puisse dormir tout son saoul. Sommeil avait une multitude d’enfants qu’on nommait Rêves, mais, en cette lointaine époque, ni Sommeil ni ses enfants n’imaginaient que les Rêves pourraient entrer dans l’esprit des gens. Pourtant, par un jour radieux, Sommeil, fort peu occupé durant les heures diurnes, décida, en bon esprit qu’il était, d’emmener toute sa marmaille, garçons et filles, au bord de la mer. Histoire de prendre un peu de bon temps. Quand ils furent arrivés là, il les laissa monter dans un petit bateau qu’ils trouvèrent sur place et les regarda ramer avec plaisir pour ce qui devait n’être qu’une courte promenade.

Malheureusement, conta le vieux poète, l’esprit de Sommeil avait préalablement commis une mauvaise action envers l’esprit de Tempête. Cette dernière avait patiemment attendu l’occasion de se venger. Aussi, dès que les petits Rêves du Sommeil se furent aventurés sur les flots, la malveillante Tempête fouetta la mer jusqu’à la transformer en une furie écumante et fit souffler un vent portant qui poussa au large la frêle embarcation, jusqu’à l’obliger à s’échouer sur les brisants d’une île déserte appelée Ennui.

À la suite de cette catastrophe, expliqua le sha’ir, les Rêves, garçons et filles, furent abandonnés à leur triste sort sur cette île austère. Vous imaginez tous, ajouta-t-il, comme ces enfants, soumis à la plus totale inaction sur cette île de l’Ennui, ont commencé à bouillir. Durant des jours interminables, les pauvres Rêves eurent à endurer cet exil monotone du monde des vivants. Mais chaque nuit – al-hamdou-lillah ! -, l’esprit de Tempête devait décroître en intensité car, à ce moment, c’est l’esprit de la Lune, plus débonnaire, qui régnait. C’était donc l’occasion la plus propice, pour les Rêves, d’échapper ne fut-ce qu’un instant à leur Ennui. Et c’est ce qu’ils font, depuis lors. Ils en profitent pour se répandre à la surface de la Terre et se donner un peu d’activité en pénétrant dans les pensées des gens endormis. C’est ainsi, acheva le sha’ir, que, chaque nuit, tout dormeur peut être distrait, instruit, mis en garde ou terrifié par un Rêve, tout dépend de celui qui intervient cette nuit-là : un Rêve fille, salutaire et bienfaisant, ou un Rêve garçon, espiègle et malicieux, l’humeur du rêveur pouvant également influencer la qualité du Rêve.

Quand cette conclusion fut prononcée, de nombreux murmures d’approbation s’élevèrent dans la foule, et la bourse du vieillard résonna de l’avalanche de pièces qui y furent jetées. J’y ajoutai pour ma part une petite pièce de cuivre shahi, ayant trouvé l’histoire amusante. Et guère plus incroyable, à tout prendre, que la plupart des autres mythes orientaux. Le tableau que peignait le conteur de ces Rêves au tempérament changeant, qui allaient fourrer partout leurs nez indiscrets, ne me paraissait pas dénué de logique. Il fournissait une explication plausible à des phénomènes fréquents en Orient, telle la redoutable visite nocturne des incubes, démons masculins qui viennent abuser des chastes femmes durant leur sommeil, et celle des succubes, diablesses qui surgissent à la faveur des ténèbres pour dévoyer les prêtres.

Lorsque le coucher du soleil marqua la fin effective du Ramadan, je me rendis à la porte de derrière de la maison de la veuve, et Sitarè me fit entrer dans la cuisine. Nous nous y trouvions seuls, et elle me paraissait en proie à une excitation à peine dissimulée, à en juger par ses yeux brillants et ses mains folâtres. Elle semblait avoir revêtu ses plus beaux atours, s’était souligné les yeux d’un trait de khôl et avait coloré ses lèvres au jus de baies sauvages. Le rose vif de ses joues ne devait rien, quant à lui, à la cosmétique.

— Tu t’es habillée comme pour un jour de fête, fis-je remarquer.

— Oui, mais c’est aussi pour te plaire. Je ne vais pas faire semblant, Mirza Marco. Je t’ai confié combien j’étais flattée d’être l’objet de tes ardeurs, et je le suis. Regarde, j’ai étalé une paillasse pour nous deux, là-bas, dans le coin. Et je me suis assurée que la maîtresse de maison et tous les autres serviteurs étaient occupés ailleurs, de façon que nous ne soyons pas importunés. Je t’avoue que j’ai déjà très envie de cette...

— Attends un peu, objectai-je, d’une voix qui aurait cependant pu être plus ferme. Je n’ai encore accepté aucun marché. Tu as certes de quoi faire monter l’eau à la bouche de n’importe quel homme, et c’est mon cas, mais d’abord je dois savoir. Quelle est donc cette faveur pour laquelle tu es prête à te compromettre ?

— Accorde-moi quelques minutes, ensuite je te dirai tout. J’aimerais au préalable te poser une devinette.

— Est-ce encore une de tes coutumes locales ?

— Assieds-toi juste là, sur ce banc. Garde tes mains posées à tes côtés, pour ne pas être tenté de me toucher. Maintenant, ferme les yeux. Serre-les bien fort. Et garde-les fermés jusqu’à mon signal.

Je haussai les épaules et m’exécutai. Je la sentis s’approcher de moi. Alors, elle m’embrassa sur les lèvres, de façon à la fois timide et inexpérimentée, en toute jeune fille qu’elle était. Ce n’en fut pas moins délicieux, et dura fort longtemps. J’en fus transporté d’extase, au point d’en être saisi de vertiges. Si je n’avais pas été solidement agrippé au banc, je crois que j’aurais chancelé. Je m’attendais qu’elle m’adressât la parole, mais au lieu de cela elle m’embrassa de nouveau, et comme si la pratique le lui faisait apprécier encore davantage, elle prolongea cette fois le baiser de façon spectaculaire. Il y eut ensuite une seconde pause, et, alors que je m’apprêtais à recevoir un autre baiser, sa voix retentit :

— Tu peux rouvrir les yeux.

Ce que je fis, et je lui souris aussitôt. Elle se tenait debout juste devant moi, et le rouge de ses joues avait gagné tout son visage. Ses yeux brillaient, ses lèvres en boutons de rose exultaient de joie. Elle me demanda :

— Pourrais-tu faire la différence entre ces baisers ?

— La différence ? Bien sûr que non, voyons, déclarai-je galamment. Et j’ajoutai, dans un style qui, dans mon esprit, se voulait digne d’un poète persan : Comment un homme pourrait-il dire, de deux parfums aussi doux et de deux goûts aussi enivrants, lequel est le plus divin ? Il en réclame simplement davantage. Et moi je le veux, je l’exige !

— Mais tu en auras encore... Pourtant, est-ce bien de moi que tu le veux ? Je suis celle qui t’a embrassé la première. À moins que tu ne préfères celui d’Aziz, qui t’a embrassé ensuite ?

En entendant ces mots, je fis un bond sur mon siège. Sitarè glissa alors une main derrière elle et le dévoila à mes yeux, ce qui eut pour effet de me faire chanceler de façon encore plus instable encore.

— Mais ce n’est qu’un enfant !

— C’est mon petit frère, Aziz.

Pas étonnant que je ne l’aie pas remarqué parmi les serviteurs de la maison. Il ne devait pas avoir plus de huit ou neuf ans et était plutôt petit pour son âge. Mais, une fois qu’on l’avait vu, il était difficile de l’oublier. Comme tous les jeunes garçons de la cité, il était beau comme un Cupidon, supérieur encore, sans doute, à la moyenne des garçons de Kachan, tout comme sa sœur surpassait les filles de la ville que j’avais pu voir. L’incube et la succube, pensai-je l’espace d’un instant.

Comme je me trouvais toujours assis sur le banc peu élevé, nos yeux étaient au même niveau. Les siens, bleus, clairs et solennels, semblaient, dans ce petit visage, encore plus grands et lumineux que ceux de sa sœur. Son corps était la perfection incarnée, jusqu’à ses petits doigts aussi fins que fuselés. Ses cheveux avaient la même nuance rouge noisette que ceux de Sitarè, et sa peau était du même ton ivoire. Sa beauté était encore relevée par le trait de khôl autour des yeux, et l’incarnat des lèvres avivé au jus de baies. Je jugeai ces ajouts superflus, mais avant que j’aie pu en faire la remarque, Sitarè prit la parole :

— Dès que je peux me maquiller, pendant les heures libres que me laisse mon service de domestique (elle parlait très vite, comme pour m’empêcher de placer ne fut-ce qu’un mot), j’adore faire la même chose sur le visage d’Aziz.

Devançant à nouveau mon commentaire, elle enchaîna :

— Maintenant, Mirza Marco, laisse-moi te montrer quelque chose. De ses doigts empressés et gauches, elle déboutonna et ôta la blouse que portait son frère.

— Comme c’est un garçon, il n’a évidemment pas de poitrine. Mais admire ses tétons à la fois proéminents et délicatement dessinés...

Je restai abasourdi à les regarder, car ils étaient teintés au henné rouge. Sitarè poursuivit :

— Ne les trouves-tu pas très semblables aux miens ?

Mes yeux s’écarquillèrent encore un peu plus, car elle venait à son tour de laisser tomber son vêtement du haut et me présentait ses seins aux mamelons eux aussi teints au henné, afin que je puisse faire la comparaison.

— Tu vois, il a les bouts qui pointent, comme les miens !

Elle continua de bavarder ainsi d’un ton léger, bien que je fusse totalement incapable, à cet instant, de l’interrompre.

— Toutefois, étant un garçon, Aziz possède bien sûr quelque chose que je n’ai pas.

Elle dénoua la corde de son pai-jamah et laissa le pantalon choir sur le sol, puis se mit à genoux à ses côtés.

— N’est-ce pas là un parfait zab en miniature ? Et vois, quand je le secoue : un parfait petit homme ! Maintenant, regarde ça.

Elle retourna l’enfant et écarta des mains les petites fesses roses et potelées.

— Notre mère a toujours été pointilleuse sur l’usage du golulè, et j’ai continué après sa mort, de sorte que tu peux constater ici le superbe résultat...

D’un autre mouvement dont la prestesse n’avait rien de la timidité effarouchée des jeunes filles, elle laissa tomber son propre pai-jamah. Elle fît demi-tour et se pencha très en avant, de sorte que je puisse découvrir le bas de ses parties intimes non couvertes par le moutonneux duvet roux.

— Le mien est certes enfoui deux ou trois doigts plus loin, mais franchement, peux-tu faire la différence entre mon mihrab et son... ?

— Bon, ça suffît comme cela ! parvins-je enfin à articuler. Tu es en train de me pousser au péché avec ce garçon qui n’est encore qu’un enfant !

Elle ne chercha pas à le nier, mais ce fut lui qui s’en chargea. Aziz, en effet, se retourna vers moi et m’adressa pour la première fois la parole. Sa voix avait la musicalité légère d’un chant d’oiseau, mais elle était ferme.

— Non, Mirza Marco. Ma sœur ne cherche pas à vous inciter au péché, pas plus que moi. Pensez-vous que j’en aie besoin, vraiment ?

Ébranlé par la franchise de la question, je fus bien forcé de répondre par la négative. Mais mes principes chrétiens resurgirent aussitôt, et j’accusai d’un ton péremptoire :

— S’exhiber comme tu le fais est aussi répréhensible que pousser au vice. Lorsque j’avais ton âge, mon petit, c’est tout juste si je savais quel était l’usage normalàe mes parties intimes. Dieu a toujours défendu de les exposer ainsi outrageusement, sans nulle pudeur et de façon aussi libre. Le simple fait de se tenir ainsi nu et debout est déjà un péché !

Aziz parut aussi blessé que si je l’avais souffleté et fronça ses sourcils doux comme de la plume en signe d’intense perplexité.

— Je suis encore très jeune, Mirza Marco, et peut-être ignorant, car personne jusqu’alors ne m’avait enseigné la notion de péché. J’ai juste appris à être al-fail ou al-mafa ul, selon le cas.

Je soupirai.

— C’est vrai, hélas, j’oubliais vos coutumes locales.

Aussi délaissai-je un instant mes principes pour une franche honnêteté et déclarai :

— Que ce soit en tant que donneur ou comme receveur, je crois que tu as de quoi faire oublier à n’importe quel homme qu’il est dans le péché. Si pour toi ce n’en est pas un, daigne me pardonner de t’avoir injustement fustigé.

Il me gratifia alors d’un sourire si radieux que son petit corps nu, dans l’obscurité qui gagnait la pièce, sembla devenir incandescent. Je fus plus explicite encore :

— Je suis désolé aussi d’avoir eu d’injustes pensées à ton égard sans te connaître, Aziz. Sans nul doute possible, tu es l’enfant le plus séduisant et le plus enchanteur qu’il m’ait jamais été donné de voir, quel que soit son sexe, et, à la vérité, tu es plus attirant que bien des femmes faites que j’ai déjà rencontrées. Tu es semblable à l’un des Rêves garçons dont j’ai récemment entendu l’histoire. Tu constituerais une tentation même aux yeux d’un chrétien, en l’absence de ta sœur ici présente. Mais, placé à côté de ses avantages, tu comprends, tu ne peux occuper que la seconde place.

— Je comprends, dit l’enfant, toujours souriant. Et je suis d’accord.

Sitarè, telle une autre statue d’albâtre rougeoyant dans le crépuscule, me considérait avec une certaine stupéfaction. Presque sans voix, tant elle semblait saisie d’étonnement, elle articula faiblement :

— Tu veux toujours... de moi ?

— Mais oui. Plus que jamais. Tellement, même, que je prie Dieu, maintenant, d’avoir les moyens de t’accorder la faveur que tu voulais me demander.

— Oh, certainement.

Elle ramassa prestement ses vêtements éparpillés et les tint roulés en boule devant elle, de façon que je ne sois pas perturbé par sa nudité.

— La seule chose que nous te demandons, c’est d’accepter de bien vouloir prendre Aziz dans votre caravane jusqu’à la ville de Mechhed, pas plus loin.

Je battis des paupières.

— Mais... pourquoi donc ?

— Tu as dit toi-même que tu n’avais jamais vu un si joli garçon et un enfant aussi irrésistible. Or Mechhed est le carrefour de plusieurs routes de commerce, un lieu où les nombreuses rencontres peuvent être fructueuses.

— Ce n’est pas que j’aie moi-même grande envie de partir, ajouta Aziz. (Et comme sa nudité avait aussi de quoi troubler le regard, je rassemblai moi-même ses effets et les lui tendis.) Je ne souhaite pas quitter ma sœur, en réalité, elle est toute la famille qu’il me reste. Mais elle m’a convaincu que, si je le faisais, ce serait de toute façon pour le meilleur.

— Ici, à Kachan, développa Sitarè, Aziz n’est qu’un beau garçon parmi d’autres, tous en compétition pour taper dans l’œil d’un pourvoyeur de harem de passage. Au mieux, Aziz peut espérer être choisi par l’un d’eux et devenir le concubin d’un riche noble, lequel risque de s’avérer, au bout du compte, un vicieux malveillant. À Mechhed, au contraire, il pourrait être présenté à un marchand itinérant fortuné qui aurait le temps de l’apprécier avant de l’acquérir. Il débuterait dans la vie comme son compagnon, mais aurait aussi l’occasion de voyager et, au fil du temps, d’apprendre le métier de son maître. Au final, il pourrait sans doute bénéficier d’une meilleure situation que rester un simple objet sexuel de harem.

Je me sentais l’esprit coquin, à cet instant, je l’avoue. Il ne m’aurait pas déplu de mettre un terme rapide à cette conversation et de passer à autre chose. Pourtant, cela ne m’empêchait pas de prendre conscience d’une réalité qui, je crois, échappe trop souvent aux voyageurs.

Nous qui parcourons le monde ne nous arrêtons que brièvement dans telle ou telle communauté, et chacune n’impressionne notre mémoire que comme un bref éclair, sans y laisser plus de traces. Les individus qui les composent ne sont que de pâles figures qui surgissent momentanément des nuages de poussière de la piste. Nous autres voyageurs avons une destination et une raison de nous y rendre, et chaque halte sur le parcours n’est qu’une borne qui jalonne notre route. En réalité, les gens que nous rencontrons avaient déjà une existence avant que nous arrivions et en auront encore une quand nous serons partis. De ce fait, ils ont leurs propres problèmes – leurs espoirs, leurs ambitions, leurs déceptions et leurs projets personnels. Ceux-ci, parfois déterminants pour leur destin, pouvaient bien, de temps à autre, être pris en considération par les simples passants que nous étions. Le seul fait d’y prêter un peu attention pouvait être, pour nous, l’occasion d’acquérir un savoir utile, de rire de bon cœur, d’engranger un souvenir doux à conserver, voire de nous élever sur le plan moral. C’est pourquoi j’accordai une oreille attentive aux paroles mélancoliques de ces deux visages étincelants qui m’exposaient ainsi leurs desseins, leurs calculs et leurs rêves. Et, dès lors, au cours de tous mes voyages, j’ai tenté d’appréhender chaque endroit où je me trouvais dans son intégralité et de scruter le plus humble de ses habitants d’un œil attentif, et non du regard distrait d’un passant pressé.

— C’est pourquoi nous vous demandons simplement, conclut la jeune fille, d’emmener Aziz avec vous jusqu’à Mechhed, et là, de rechercher pour lui un marchand caravanier à la bourse bien garnie et au cœur aimable, parmi d’autres qualités éventuelles...

— Quelqu’un un peu comme vous, Mirza Marco, suggéra l’enfant.

— ... Et là, de lui vendre Aziz.

— Vendre ton frère ? m’exclamai-je.

— C’est que tu ne peux pas abandonner un si jeune garçon comme cela, dans une ville étrangère inconnue... Nous souhaiterions que tu parviennes à le placer entre les mains du meilleur maître possible. Et, comme tu l’as dit, vous pourriez en retirer un fructueux bénéfice. Car, pour vous dédommager des peines de son transport et des soucis que vous occasionnerait la recherche d’un maître digne de nos espoirs, vous garderiez tout le produit de sa vente. Étant donné sa beauté, on peut en escompter un bon prix. Ce marché ne vous semble-t-il pas équitable ?

— Plus qu’équitable, certes, concédai-je. Il pourrait influencer favorablement mon père et mon oncle, mais je ne puis m’en porter garant. Après tout, je ne suis qu’un des trois voyageurs de notre groupe. Il faut que je leur présente votre proposition.

— Cela devrait suffire, assura Sitarè. Notre maîtresse leur en a déjà touché un mot, de son côté. Mirza Esther souhaite en effet tout autant que nous offrir à Aziz la possibilité d’une route meilleure dans la vie. D’après ce que j’ai compris, votre père et votre oncle réfléchissent en ce moment à la question. C’est pourquoi, si vous êtes disposé à emmener Aziz, vous pourriez être auprès d’eux la voix décisive, celle qui permet de dépasser les hésitations.

— Oh, l’avis de la veuve a certainement plus de poids sur eux que ne pourrait en avoir le mien, lui répliquai-je avec sincérité. Cela étant, Sitarè, pourquoi étais-tu prête à... (j’évoquai du geste son effeuillement avancé)... de telles extrémités pour me cajoler ?

— Eh bien..., avoua-t-elle, tout sourire. (Elle écarta de nouveau les vêtements pour m’offrir une vue imprenable sur les courbes de son corps.) Disons que je t’espérais très compréhensif...

— Je saurai l’être, c’est certain, répondis-je avec la même franchise. Mais il existe cependant d’autres aspects que j’aimerais que tu ne perdes pas de vue. D’abord, nous allons traverser un redoutable désert, aussi dangereux qu’éprouvant pour l’organisme. Ce n’est pas un endroit conseillé pour n’importe quel être vivant, encore moins pour un jeune garçon comme Aziz. Vous le savez, Satan le diable est des plus actif dans ces vastes solitudes, à tel point que les chrétiens désireux de tester la force de leur foi s’y rendent expressément... Je vous parle là des saints dévoués, tel saint Antoine. Les mortels ordinaires ne s’y aventurent que par nécessité.

— Peut-être, mais ils y vont quand même, argua le jeune Aziz, nullement ébranlé par une telle perspective. Et moi, comme je ne suis pas chrétien, je serai moins en danger. Peut-être même constituerai-je une sorte de protection pour vous autres.

— C’est que... nous avons un autre non chrétien dans le groupe, fis-je amèrement. Cela aussi, j’aimerais que vous le preniez en considération. Notre conducteur de chameaux est une vraie bête, prête à copuler à la moindre occasion avec la plus vile créature qui se présente. Un jeune garçon aussi désirable et aussi aisément accessible constituerait assurément pour sa grossière nature une tentation bien forte...

— Ah ! je vois, confirma Sitarè. Ce doit être l’objection qu’a également élevée votre père. J’ai cru comprendre que notre maîtresse était elle aussi préoccupée par certains aspects de la question, en effet. Il faudrait donc qu’Aziz vous promette de se tenir à l’écart de la bête et que, de votre côté, vous vous engagiez à veiller sur mon frère.

— Je serai toujours près de vous, Mirza Marco, clama le garçon. De jour comme de nuit.

— Il est vrai que, selon vos critères, Aziz n’est sans doute pas un exemple de chasteté, reprit sa sœur. Mais il n’est pas pour autant de mœurs légères. Aussi longtemps qu’il sera avec vous, il ne sera qu’à vous et n’élèvera ni son zab, ni ses fesses, ni même son regard sur un autre homme, quel qu’il soit.

— Je n’appartiendrai qu’à vous, Mirza Marco, affirma-t-il avec ce qui n’aurait pu être qu’une charmante innocence, s’il n’avait écarté les vêtements qu’il tenait en main, comme l’avait fait Sitarè, pour me laisser contempler sa nudité.

— Non, non, non, objectai-je avec agitation. Aziz, tu vas devoir nous promettre de ne tenter aucun de nous. Notre esclave n’est qu’une bête, mais les trois autres que nous sommes sont des chrétiens ! Il faut que tu restes totalement chaste, et ce jusqu’à Mechhed.

— Si tel est votre désir, il en sera ainsi, répliqua-t-il, quoique fort déconfit. Je vous le jure ! Sur la barbe du Prophète – la paix et la bénédiction soient sur lui.

Sceptique, j’interrogeai Sitarè :

— Peut-on considérer ce garçon encore imberbe comme indissolublement lié par son serment ?

— Assurément, confirma-t-elle en me regardant d’un air désapprobateur. Votre morne traversée du désert ne sera égayée d’aucune façon. Vous autres chrétiens semblez prendre un plaisir quelque peu morbide à renier toute forme de jouissance, mais qu’il en soit ainsi. Aziz, tu devrais te rhabiller, maintenant.

— Toi aussi, Sitarè, ajoutai-je, et, si Aziz avait paru dépité, elle sembla pour sa part complètement anéantie. Crois-moi bien, jeune fille, ce n’est pas de gaieté de cœur que je te le demande, mais animé de la meilleure intention.

— Je ne comprends pas... Dans la mesure où vous prenez en main la destinée de mon frère, ma virginité n’a plus aucune importance. Aussi suis-je prête à vous l’offrir, et avec reconnaissance !

— J’en suis bien conscient, mais je la décline. Pour une raison dont je suis sûr que tu prendras conscience, Sitarè. Car enfin, dès que ton frère sera parti, que va-t-il advenir de toi ?

— Quelle importance ? Je ne suis qu’une fille !

— Peut-être, mais d’une beauté remarquable. Comme Aziz, tu pourras certainement t’offrir à ton tour, un jour, un sort enviable : un heureux mariage, un agréable concubinage, qu’importe, ce qui te conviendra le mieux. Et je sais toute la valeur de la virginité d’une femme pour son avenir. C’est pourquoi je ne te toucherai pas.

Elle et Aziz m’observèrent avec stupéfaction, et l’enfant murmura :

— Décidément, ces chrétiens sont divanè...

— Peut-être, pour certains ! Mais d’autres peuvent avoir envie de se conduire en véritables chrétiens.

Le regard de Sitarè s’adoucit quelque peu, et elle acquiesça d’une voix tendre :

— Peut-être certains y parviennent-ils vraiment... (Mais soudain, de nouveau provocante, elle écarta les vêtements qui faisaient écran à son corps de rêve.) Tu es bien sûr de vouloir renoncer ? Seras-tu inébranlable dans cette généreuse résolution ?

Je fus secoué d’un éclat de rire.

— Pas ferme du tout, non. Et, pour cette raison, laisse-moi partir d’ici sans délai. Je consulterai mon père et mon oncle sur la possibilité de prendre Aziz avec nous.

La consultation ne fut pas bien longue, car tous deux se trouvaient dans l’étable, justement en train d’en parler.

— Bon, résuma mon oncle à l’intention de mon père, voici que Marco est également favorable à ce que nous emmenions le petit. Cela fait deux votes pour, contre un vote indécis.

Mon père fronça les sourcils et passa ses doigts dans sa barbe.

— Nous accomplirons une bonne action, plaidai-je.

— Comment pourrions-nous lui refuser ce service ? insista mon oncle.

Pour toute réponse, mon père grommela l’un de ses fameux vieux dictons :

— Sainte Charité est morte, et sa fille Clémence est au plus mal... À quoi mon oncle répliqua par cet autre :

— Cesse de croire aux saints, ils cesseront de faire des miracles. Ils se jaugèrent alors dans un silence qui semblait une impasse, jusqu’à ce que je m’aventure à le rompre.

— J’ai déjà averti le jeune homme du danger qu’il courait d’être importuné !

Ils tournèrent en même temps leur regard vers moi, stupéfaits.

— Vous voyez ce que je veux dire..., bredouillai-je, pas très à mon aise. Cette fâcheuse propension qu’a Narine à se conduire de façon plutôt, euh... polissonne.

— C’est vrai ! reconnut mon père. Il y a cela, aussi.

Je fus soulagé qu’il n’eût pas l’air de prendre trop au sérieux ce risque, car je me voyais mal être obligé de livrer des détails salaces sur les derniers exploits de Narine, ce qui lui aurait probablement valu une bonne raclée.

— J’ai fait promettre à Aziz, ajoutai-je, de se tenir sur ses gardes contre toute avance suspecte. Et je me suis engagé à veiller sur lui. Pour son transport, le chameau de bât est loin d’être chargé à fond, et l’enfant est léger. Sa sœur nous autorise à empocher l’intégralité de la somme qu’on nous en offrira, et ce pourrait être un juteux bénéfice. Pour ma part, je pense plutôt que nous devrions retirer de la vente le coût de son acheminement jusque là-bas et lui laisser le reste. Une sorte de legs qui lui permettrait de se lancer une fois que nous serons partis.

— Eh bien, c’est parfait, non ? reprit mon oncle, se grattant de nouveau l’intérieur du coude. Le garçon a une monture, un ange gardien pour le protéger, paie sa place jusqu’à Mechhed et s’assure lui-même sa propre dot. Que pourrions-nous objecter à ce plan ?

Mon père s’exprima solennellement :

— Si nous prenons l’enfant, Marco, il sera sous ta responsabilité. Peux-tu te porter garant de sa sécurité ?

— Oui, mon père, dis-je d’une voix ferme. (Et je posai la main sur mon couteau de ceinture, l’air farouche.) Celui qui voudra s’attaquer à lui devra d’abord me passer sur le corps.

— Tu as bien entendu, Matteo.

Je sentis distinctement, à la façon dont mon père prenait ainsi mon oncle à témoin, toute l’importance de mon engagement.

— J’ai entendu, Nico.

Mon père soupira, nous regarda l’un après l’autre, se frotta encore la barbe d’un air songeur et lâcha :

— Alors, il vient avec nous. Va, Marco, tu peux aller le lui annoncer. Demande à sa sœur et à la veuve Esther de préparer les bagages qu’il devra emporter.

Sitarè et moi profitâmes de cette occasion pour nous accorder un doux moment de baisers et de caresses, et sa dernière phrase fut :

— Je n’oublierai pas, Mirza Polo. Je n’oublierai rien de toi, ta gentillesse à notre égard, la considération que tu as accordée à mon avenir. J’aimerais beaucoup te récompenser par ce que tu as si galamment refusé de prendre. Aussi, si tu repasses par là un jour...

Marco Polo 1 - Vers l'orient
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